Le pommier

 

        Imaginons que je décide de planter un pommier dans mon jardin. Un pommier qui donnerait de belles pommes rouges bien sucrées. Comment je m'y prendrai?

 

Je vais simplement chez le pépiniériste et je lui demande un sachet de graines de pommier. Je lui précise bien que c'est des pommes rouges et sucrées que je veux. Le plus rouges et le plus sucrées possibles. Il me propose une variété très spéciale. Très exigeante. Qui exige beaucoup d’entretiens. Très chère aussi. Mais bon, je sais ce que je veux et j’y mets le prix et l’effort qu’il faut. 

 

Arrivé à la maison, je plante immédiatement les graines. Tous les jours, je prends soins de la graine. Juste un peu d’humidité. Surtout pas trop. Je surveille aussi l’acidité de la terre. Les semaines passent, ça devient un petit plant. Et toujours, j’y apporte la même attention. Les mois passent. La plante grandit. Chaque fois que je la vois dans le jardin, je me régale d’avance des belles pommes rouges sucrées que  je vais cueillir. Que je vais pouvoir offrir à mes amis. Je taille les branches mortes. Je fais un traitement bio contre les pucerons. Voici les premières fleurs.

 

Les premiers bourgeons. Ma fierté. Les premiers petits fruits. C’est minuscule mais on voit bien que c’est un fruit. Chaque matin, j’admire ce petit fruit qui grandit … grandit … grandit…. Mais qui est un peu bizarre. Je le trouve étrange. Je décide de l’amener un chez le pépiniériste parce je me pose des questions sur sa forme. Le pépiniériste, désolé, m’annonce que c’est une poire ! J’avais un poirier ! Il m’avait vendu des graines de poirier par erreur !

 

Alors que je lui avais clairement expliqué ce que je voulais. Bien sur, il se confond en excuses et me rembourse les quelques euros de graines. Mais je m’en fichais moi du prix des graines. Ce n'était vraiment rien comparer au travail que ça m’avait demandé. Arroser. Couper. Traiter. Surveiller. Et ça chaque jour. J’avais même renoncé à partir plusieurs fois en vacances parce que le séjour était trop long. J’avais eu peur pour ma plante. Rentré à la maison, je regarde le pommier … non le poirier et j’enrage. Ca me met dans une colère noire. Je suis vraiment déçu …  désespéré même. Tout ça pour ça !

 

A partir de ce jour là, chaque fois que je vois l’arbre je lui cris dessus. Je lui déverse toute ma rage : « Moi, je voulais un pommier ! Pourquoi, je n’ai pas eu mon pommier ! Pourquoi tu n’es pas un pommier ?! » Tous les jours, en passant devant l’arbre, je dis : «  Je veux un pommier. Tu devrais être un pommier. » Au bout de 21 jours exactement, je sors dans le jardin. Je regarde l’arbre. Et vous savez ce qui s’est passé ? 

 

A votre avis ? Que s’est-il passé pour mon pommier ? 

 

La réponse : rien du tout.

 

Absolument rien. A mon avis, je crois bien que l’arbre va rester un poirier toute sa vie. Que faire alors ? Il y a trois solutions. Première solution : Je plante un autre pommier. Enfin, je veux dire un premier pommier quitte à arracher le poirier s’il n’y a pas assez de place. Voire réaliser un greffe de pommier si les arbres sont compatibles. Deuxième solution : Je vends les poires sur le marché. Avec l’argent, je m’achète des pommes rouges sucrées. Troisième solution : J’apprends à cuisiner les poires. Mais les trois solutions sont injustes. Je m’étais beaucoup investi pour obtenir des pommes rouges. J’avais exactement fait ce qu’on m’avait demandé. Voire plus encore. J’avais rempli ma part du marché et je me suis fait avoir.

 

Pour obtenir ce que je veux, je suis obligé de fournir un travail supplémentaire. De repayer le prix une deuxième fois. Que faire ? Il n’y a rien d’autre à faire sinon de réaliser que je m’étais occupé d’un poirier. Que je n’aurais jamais de pommes rouges avec cet arbre. Que j’aurais beau rouspéter, crier, prier ou faire des incantations … ça restera un poirier. Je ne sais pas si cette aventure vous est déjà arrivée? Peut-être pas exactement avec des pommes et des poires ? Peut-être que vos pommes rouges c’était un emploi pour lequel on vous a promis monde et merveille qui ne sont jamais arrivés? Que vos poires sont les soucis de votre travail d’aujourd’hui alors que vous y aviez investi des années d’études, des heures de travail et des grands sacrifices.

 

Peut-être que vos pommes rouges c’était une compagne ou un compagnon pour lequel vous aviez votre liste de critères satisfaits. Rouges et sucrées. Attentif et généreux. Bricoleur et travailleur. Riche et en bonne santé. Sexy et conciliant. Mais qu’en définitive cette personne s’est avérée être une poire. Peut-être que vos pommes rouges c’était vos enfants idéaux, vos parents idéaux…. Vous allez me dire que vous ne vouliez pas qu’ils soient idéaux mais juste qu’ils soient un peu plus ceci ou cela.

 

Peut-être qu’ils ne peuvent pas. Peut-être que leur nature est d’être ce qu’ils sont aujourd’hui. Bien sûr que les choses peuvent changer. Les gens peuvent évoluer, c’est d’ailleurs pour ça que je fais ce métier. Les pommes comme les poires peuvent devenir plus juteuses, plus sucrées lorsqu’on sait les entretenir. Mais un poirier ne donnera que des poires. Un pommier ne donnera que des pommes. 

 

Alors si ça fait plusieurs années que vous vous plaignez de votre travail, de votre compagnon, de votre maison, de vos enfants ou du gouvernement … il se peut, c’est juste une hypothèse, que vous n’avez pas encore réalisé que c’était un poirier. Que les choses sont comme ça. Qu’il faudra faire avec. Et il est préférable pour vous de l’accepter, d’agir en conséquence parce que sinon vous allez vous énerver et vous désespérer pour rien. Et la pire des solutions avec un poirier et des poires qui existent valent mille fois mieux que la meilleure des solutions avec un pommier et des pommes qui n’existent pas. 


Belle journée,