Ma mère voulait un garçon

 

 

Cette femme était là, devant le groupe qui l'écoutait attentivement, expliquant ses différents problèmes. C'était lourd, très lourd. Je n'arrivais plus à suivre ses histoires. J'entendais juste une grande détresse.

 

La question qui me vient alors c'était:" Est-ce que tu as le droit de vivre?"

Quand j'ai fini de poser la question, j'ai été vraiment surpris de m'entendre demander ça.

 

C'était trop fort, trop dramatique. Je m'attendais à ce qu'elle réponde immédiatement par l'affirmative. Avec une réponse presque automatique. Mais, rien.... Pas de réponse.... Au contraire un grand silence.

 

Elle se fige .... les larmes montent ... on la voit faire un effort pour pouvoir s'exprimer:" Ma mère m'a raconté qu'à ma naissance, elle était tellement triste d'avoir une fille qu'elle en avait pleuré."

 

A nouveau le silence.

 

On peut voir toute la tristesse de cette femme imaginant sa mère pleurer le jour de sa naissance. Cette culpabilité. Cette douleur. Ce poids. Ce poids qui traîne depuis des années et qui relie chaque moment douloureux de sa vie à sa naissance. C'était comme si toute sa vie devait s'écrire sur un livre aux papiers jaunis par la tristesse originelle.

 

Elle pleure silencieusement ... les larmes venant du plus profond de son être. Je vois la scène de la naissance. Je vois sa mère. Cette jeune mère avec un bébé dans les bras qui pleure. Elle pleure parce que son bébé est une fille. Mais pourquoi?

 

Je me concentre sur la mère ... j'essaye de me connecter à cette femme.

Moi aussi, les larmes montent doucement. Les larmes de cette mère. Je suis triste comme elle. Mais pourquoi? Pourquoi?

 

Je sens de la tristesse, oui. Mais aucune déception. Aucune honte. Je sens de l'amour.

 

C'est alors que tout s'éclaire. Je comprends. Je comprends la tristesse de cette mère. Je la ressens, je la vis. C'est vraiment fort. Je comprends l'amour qu'elle a pour son bébé.

 

Et j'explique à la jeune femme:

« Ca doit être dur d'entendre que sa mère a pleuré le jour de ta venue au monde. Parce que tu étais une fille. C'est d'autant plus douloureux que ça vient de ta mère. D'une femme. Ton modèle. Ton guide naturel dans la vie de femme.

 

(silence)

 

Maintenant faisons une hypothèse. Est-ce qu'il serait possible que ces larmes ne soient pas des larmes de déceptions, de tristesses sur toi mais sur elle-même ? Que sa vie en tant que femme était tellement difficile qu'elle voulait autre chose pour son enfant. Parce qu'elle l'aime énormément. Supposons que sa vie de femme était remplie d'injustices. Qu'elle était victime d'inégalités, de souffrances en tant que femme qu'elle ne veut surtout pas imposer ça à son enfant. Son amour. En fait, elle t'aimais déjà énormément. Est-ce que c'est possible ? »

 

La femme pleure en sanglots. Elle est très touché. Je sens un effondrement intérieur. Elle dit que sa mère dit tout le temps qu'elle est fière de sa fille.

Je continue : « Oui. Bien sûr. Elle t'aimait dès le premier jour. Elle a pleuré de tristesse. Pas à cause de toi mais à cause de sa vie. C'était pour toi. Par amour de toi. Heureusement, tu as vécu dans un autre temps. A une autre époque. Mais elle ne le savait pas encore. Ca devait être dur pour elle. Comment était sa famille ? Comment c'était pour les femmes ? »

 

Elle répond que c'était une famille maghrébine avec des valeurs traditionnelles pour la condition de la femme. Elle approuve mes propos. Elle est touchée. On sent que tout se bouscule dans sa tête et dans son cœur.

 

« Elle croyait que ça allait être pareil pour toi. Elle pensait que tu allais traverser les mêmes douleurs. Les mêmes frustrations. Heureusement non. Tu peux te réjouir de ne pas avoir vécu à son époque. Tu peux te réjouir aussi d'avoir une mère qui a pleuré d'amour pour toi. »

 

Le femme continue de pleurer mais ce n'est plus les mêmes larmes. Ce n'est plus de la tristesse. C'était de l'émotion. De l'émotion à l'état pur. Beaucoup d'émotions. De joies. De soulagements. De remises en questions de ce qu'elle avait imaginé sa vie durant sur elle. Sur sa valeur. Sur sa place.

 

Moi aussi je pleure, ... doucement, ... de joie, ... d'émerveillement, ... de voir que l'amour a toujours été là. Même caché derrière cette souffrance, cette culpabilité, cette tristesse ... derrière ces histoires qu'on se raconte, derrière ces malentendus, ... il y avait toujours de l'amour.